DE LA RESPONSABILITE DES PARTIS POLITIQUES DANS LA REPRESENTATION DU CITOYEN

 

Il reste quelques semaines pour élire nos mandataires politiques auprès du parlement.

Juridiquement, le mandat est un acte juridique fondé sur la « confiance » où le mandant (le citoyen) permet au mandataire (parlementaire) d’agir en son nom et pour son compte. Le citoyen devait, donc, normalement, reconnaître assez le parlementaire avant de lui accorder sa confiance par élection.

Néanmoins, il est fréquent que le candidat parlementaire, soit voté non sur base de la confiance qu’on a en lui en tant qu’individu, mais bien la confiance qu’on a au parti qui l’a accepté sur sa liste. D’où la responsabilité accrue des partis politiques dans l’agréation de ceux qui se proposent mandataires dans la gestion de l’Etat.

L’Etat moderne est plus complexe et mérite des parlementaires, non seulement en qui nous avons confiance, mais surtout compétents.

Isolé, le citoyen seul, est souvent incapable de trier et déterminer quel est le mandataire compétent et intègre pour représenter ses intérêts. Ce rôle de triage incombe aux partis politiques.

Le mandat politique est plus complexe que le mandat ordinaire, car le mandataire politique représente la collectivité politique plutôt que l’individu isolé qui l’a élu.

D’où, il faut beaucoup plus d’attention dans les élections, car une fois la confiance accordée, elle devient irrévocable jusqu’aux prochaines élections.

 

De la représentation du citoyen

Le problème de l’égalité des citoyens pose naturellement le problème du droit de tous à la représentation politique.

Que demande sur ce point la justice ? Que dans une société l’intérêt de chaque sociétaire soit connu, et qu’il entre en ligne de compte dans la décision générale.

La solution, au prime abord, apparaît fort simple : c’est le suffrage universel. Que chacun soit admis à exprimer ses désirs et à formuler ses plaintes, que tout le monde vote sur toute chose ; et mathématiquement ressortira l’indication de l’intérêt du plus grand nombre. La majorité des voix est le critérium du bien général. Qu’on la prenne donc pour loi !

Mais si cette formule simpliste peut un moment séduire les naïfs, l’épreuve des faits humains y découvre un dangereux sophisme. Elle pose , en effet, comme nécessaires et inévitables deux harmonies qui sont exceptionnelles et aléatoires : à savoir que le désir de l’homme coïncide toujours avec son vrai bien, et que l’intérêt général n’est que la somme arithmétique des intérêts privés, tels qu’ils s’expriment par les votes individuels. Ne pas voir l’inanité de ces postulats, c’est s’abuser étrangement sur la nature humaine, ne savoir pas observer, ou s’y refuser. A l’homme réel, fait de passion et de raison, d’égoïsme et désintéressement, de lâcheté et de témérité, on a substitué un homme imaginaire, infaillible, impeccable, omniscient, parfait…, celui que n’incarne aucun de nous. Cet homme idéal, qu’il est facile à diriger, et à manœuvrer… sur le papier ! Mais, par malheur ! il est introuvable ; le beau régime politique qu’on a rêvé pour lui faciliter à l’autre les pires errements. La Constitution, efficacement (et non chimériquement) bienfaisante, est celle qui s’adapte le mieux à l’homme réel, i.e. à l’homme imparfait, parce qu’elle tient compte de ses défauts autant que de ses vertus, de ses lacunes aussi bien que de ses capacités.

 

La volonté de l’homme coïncide-t-elle avec son véritable bien ?

Non, la volonté de l’homme ne coïncide pas nécessairement avec son véritable bien : il lui arrive de l’ignorer, de se méprendre à son sujet, et même de le sacrifier sciemment à l’assouvissement nocif d’un caprice momentané.

Ce n’est pas là une question de droit, mais une question de fait : l’homme n’est pas fatalement bon et sage ; il ne le devient que partiellement, et au prix d’un effort que tout ne fournit pas. Qui ne le voit, se leurre gravement, car son erreur d’expérience lui fera commettre les pires fautes politiques. L’enfant sait moins bien que ses parents quels sont ses vrais besoins ; et ce n’est pas parce qu’il convoite ardemment et opiniâtrement quelque chose, que cette chose lui est utile, ni même inoffensive. Son intérêt, voilà ce dont ses parents ont à tenir compte, mais pas forcément de son désir.

Ce dernier, au contraire, ils ont à l’éclairer, à l’éduquer, et parfois à le réprimer. L’intérêt et volonté, telle est la distinction capitale qui contient notre réponse. Le devoir d’un chef, soucieux du bien général et non de l’encens de la popularité, est de prendre en considération l’intérêt authentique de tous ses administrés, au travers , sans doute, de leurs volontés, mais aussi au-delà d’elles. Car il s’en faut que celles-ci constituent des indications infaillibles ; il leur manque, à la plupart, la compétence qui découvre à plein le besoin et son remède, et, à bon nombre, la droiture qui fait qu’on ne cherche pas son bien au détriment d’autrui.

Prétendre que la majorité des votes soit éclairée et bienfaisante, c’est être aveuglé par le plus béat optimisme, et prendre son rêve généreux pour une réalité ; c’est mettre en tout homme la science infuse des opportunités et une rectitude absolue de cœur et de volonté ; c’est ne pas soupçonner ce qu’exigent d’étude les questions économiques et diplomatiques, et de désintéressement l’obtention du bien public. Pour comprendre les besoins complexes d’un Etat moderne, il faut une rare intelligence ; pour les servir intègrement, une honnêteté exceptionnelle.

Quelques-uns s’en rendent compte, reconnaissant que diriger la « chose publique » est un rude métier, qui demande un long apprentissage, et ne parlent que modestement de questions qu’ils ont conscience de ne pas posséder qu’insuffisamment. Mais la masse des électeurs n’a pas cette réserve : elle se reconnaît toute compétence, et tranche avec la plus sereine outrecuidance des questions les plus graves, sans en soupçonner les difficultés.

Là où le sage hésite à se prononcer, la foule ignorante a d’emblée sa solution catégorique.

Pourquoi ne laisse-t-elle pas à «  ceux qui s’y connaissent » le soin des affaires publiques ? Par crainte que ceux-ci les exploitent à leur propre profit ? En partie, mais la raison principale est l’envie. Il en coûte à beaucoup de s’avouer qu’ils sont moins compétents qu’un autre.

Les gens aiment qu’on les flatte, qu’on leur dise qu’ils savent tout, qu’ils sont judicieux en toutes choses, et que, s’ils avaient le pouvoir, tout irait à merveille.

C’est en caressant leur vanité qu’on les dupe et qu’on les berne. Voilà pourquoi les flagorneurs réussiront toujours à se faire élire ; et qu’au lendemain de leurs fautes politiques les plus flagrantes, et les plus ruineuses, ils réuniront encore la majorité des suffrages, s’ils savent encore cajoler l’envie et la fatuité.

Bien rarement, le choix du peuple porte sur un homme supérieur (il est généralement jalousé). L’élu est d’ordinaire l’homme médiocre, mais sans vergogne, qui dit au peuple : « tu n’as pas de supérieur ! »

Et cependant, le peuple n’est pas toujours aussi sot. Tant que le navire flotte sur une mer calme, qu’on est loin des récifs, qu’il y a des vivres à bord, que nul orage n’apparaît à l’horizon, l’équipage peut sans grand péril se disputer le commandement : les fautes mêmes d’un maladroit n’ont qu’une minime importance. Chacun s’amuse à prendre le gouvernail, et à montrer au pilote qu’à bord « on est tout autant que lui ». Mais si l’orage se déchaîne, s’il faut, pour échapper au naufrage, une manœuvre prompte et habile, le sentiment du danger immédiat rend parfois la sagesse aux matelots : ce n’est plus au beau parleur qu’ils confient leur sauvegarde, mais à celui qu’ils jugent compétent, qu’ils estiment être, non seulement leur égal, mais leur maître par l’habileté. Pour un temps, l’envie s’est tue, et s’est inclinée devant le mérite.

C’est l’histoire de toute démocratie. Tant que dure l’aisance générale, le peuple est la proie facile des tribuns qui le flattent, se servent de ses suffrages pour satisfaire leur cupidité ou leur orgueil, lui font tenter les expériences les plus risquées, et le mènent, grisé de son apparente autorité, jusqu’au bord de l’abîme.

Survient la catastrophe : le peuple se ressaisit pour un temps, chasse ses flatteurs incapables, fait appel aux sages…Mais, le péril passé, on se lasse des prudents, et l’on prête à nouveau l’oreille aux perfides (mais si sympathiques) adulateurs.

Que le peuple n’ait jamais pour guides que des hommes intègres et compétents, c’est évidemment souhaitable ; mais n’est-ce pas là un rêve chimérique ?

 

Comment d’abord discerner l’homme compétent ?

Les uns diront que les fonctions publiques soient enseignées de père en fils. Mais l’expérience a montré trop d’exceptions à l’hérédité des mérites et aptitudes, pour qu’on fasse de la naissance un critérium de vertu et de compétence.

Les autres préfèrent l’épreuve d’un concours. Le choix est incontestablement plus rationnel. Mais d’abord, si on peut soumettre au concours le candidat à un emploi déterminé (juge, officier, receveur…), on ne peut le faire pour un député, censé apte à décider sur toute question. Celui-ci n’a comme épreuve de compétence que ses services passés, et la réputation qu’il a acquise, dans ses propres affaires.

En second lieu, l’aptitude technique n’est pas l’unique qualité qui fait le bon mandataire ; il faut y joindre l’honnêteté et le dévouement à la chose publique, qui ne sont pas matière de concours.

Enfin le fonctionnaire parfait, d’une habileté reconnue et d’un dévouement absolu, peut-il s’imposer aux autres sans être dûment mandaté par eux ? Est-il fondé à servir malgré eux leur intérêt ? C’est le conflit qui s’élève parfois dans la conscience de l’élite entre le devoir social de salut public et le respect des libertés.

Si à l’heure où le navire sombre, un passager énergique et compétent, sans attendre qu’on l’en charge, s’empare du gouvernail et sauve l’équipage affolé, qui l’en blâmera ? La légalité a été violée, mais la vie de tous a été sauvée. Ce que le sauveur a pris en considération, c’est l’intérêt général, et ce ne fut même pas la volonté de tous, volonté désemparé, discordante et incapable de s’unifier.

 

Concluons donc au régime du bon tyran ?

Non, parce que celui-ci est exceptionnel, que lui-même vieillit, faiblit et se corrompt, que ses fils et filles ne lui ressemblent pas, et que le peuple ne peut être établi en une perpétuelle tutelle.

Ni le peuple, ni l’élite, ni le monarque, ne sont à l’abri de l’erreur et de la faute. Tout régime qui se présente est justifié en ce qu’il corrige les écarts du précédent ; mais lui-même a ses points faibles. Il n’est de Constitution dont on ne puisse mésuser. Voilà pourquoi tous les régimes sont instables et transitoires. Nous ne pouvons voir en chacun d’eux qu’un artifice, instrument de bien ou de mal, selon la volonté qui le manœuvre.

Le problème moral ne consiste pas à inventer la Constitution qui empêcherait les hommes d’être injustes ou méchants ; il consiste à montrer nettement et obstinément les fins que se doivent proposer ceux qui ont en mains ces organismes sociaux, nés de l’expérience, des contingences, de la réflexion.

La structure de ces organismes est un problème de technique administrative et de psychologie sociale. Pour qui sait voir clair, monarchie, aristocratie, démocratie, ne sont pas des principes moraux différents, mais des méthodes différentes de la vie en commun, et qui peuvent théoriquement se concilier toutes avec la même conception morale.

Leur valeur est surtout leur opportunité. Ouvrons les yeux : est-il une des nos Constitutions qui puisse convenir également à deux nations ? En est-il une qui ait pu demeurer sans se fléchir au cours de trois générations ? En politique comme en affaires, les principes moraux marquent les visées générales ; c’est l’occasion qui dicte et précise le devoir du moment.

 

L’intérêt général est-il la somme des intérêts particuliers ?

Deux exemples peuvent le montrer. Mon intérêt particulier est de ne pas payer l’impôt, mais que les autres le paient pour moi.

Mon intérêt privé est d’être exempté du service militaire, mais que les autres y soient astreints. Quand le soldat meurt au combat, parce que le tour en était venu à sa classe « d’aller au front », il a servi incontestablement l’intérêt du pays, mais il a sacrifié le sien.

 

Du fait qu’il exige l

J. Baptiste Mvano


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