Kizito Mihigo

Au nom de Dieu

Impressionnant! C’est le qualificatif qui s’impose de ma rencontre avec ce petit Grand Monsieur qui m’accroche au premier abord. Il fait le premier pas au téléphone et je me charge de la suite. Oui, Kizito à ce « quelque chose » qui vous attache tout de go et vous ne le lâchez plus. Pas étonnant quand, né à Kibeho (le lieu culte du pèlerinage en hommage à Jésus Christ et à la Vierge Marie, ndlr) la même année que les premières apparitions, en 1981, de parents catholiques très pratiquants, on ait un destin particulier. Singulier? C’est le moins que je puisse en dire, et Placidie Iribagiza, sa mère en sait quelque chose. Son regretté père, Augustin Buguzi aussi.

Est-ce tous les parents qui ont un fils co-compositeur d’un hymne national ? Mieux que ses autres co-auteurs, il est en plus, organiste et chanteur, amateur de Karaté qu’il a pratiqué de 1996 à 2001 régulièrement dans le club de Maître Sinzi Tharcisse. Le beau gosse au regard à la fois doux et ferme, au teint café au lait donne l’impression d’une petite timidité qui lui confère du charme et le rend attachant. Accessoire ? Oh, pas du tout. Surtout pas quand on est artiste et qu’on a un répertoire qui ne compte pas moins de 380 compositions dont 24 sont dédicacées au pays. Qu’on fait des études supérieures au Conservatoire de Musique de Paris, le deuxième de renommée mondiale (le premier étant celui de viennes en Autriche, ndlr) et que cette bourse d’études a eu la bénédiction de Paul Kagame,  "himself " !

Humble ? Oui et non. D’abord parce qu’il est d’un abord facile et que bien souvent, c’est lui qui " va vers "… quand il sait ce qu’il veut tirer d’un échange. Ensuite, il s’émerveille lui-même de son œuvre et plus encore de l’émotion qu’elle suscite dans le public. Bégayant presque, il me dit : « Tiens, je suis sûr que tu vas aimer ces deux DVD de mes concerts. Regardes : celui-ci c’est le REQUIEM AETERNAM et celui-là, le LAUDATE DOMINUM, c’est pas mal. Regardes-les, tu me diras ». L’homme-enfant a l’air sérieux, voire grave, dégage par moment le sentiment d’être aussi juvénile qu’adulte. Paradoxal. Habillé d’un costume sombre taillé sur mesure, son veston laisse entrevoir une chemise rose violet avec le col noué d’une cravate très assortie.

Il fait irruption au GLOBE TROTTER, lieu de notre rencontre. Mémorable ! Au nom de Dieu.

La Nouvelle Relève (L.N.R)  : Qu’est –ce - qui, à votre avis, vous a valu une bourse d’études sur demande expresse du Président de la République ?

Kizito Mihigo(K.M) : Partant de la base, disons que j’ai composé des centaines de chansons dont la majorité sont liturgiques et d’autres à caractère patriotique. Il y en une « Imbimburakubarusha » qui m’a fait connaître des plus hautes autorités du pays, alors que je n’étais qu’un simple organiste de la Chorale de Kigali à la Cathédrale Saint Michel. La chanson parlait des victoires du pays après 1994. C’est une œuvre qui loue les hauts faits du Rwanda post-génocide.

Je précise cependant, que j’avais moi-même demandé cette bourse au Ministère de l’Education avec le soutien du Ministère de la Jeunesse et de la Culture. La réponse à chaque fois était «une bourse pour un artiste, ça n’existe pas au Rwanda ».

Alors, quand le Président l’a su, je crois qu’il a voulu soutenir l’art en demandant lui-même cette bourse pour moi.

L.N.R :Vous qui êtes si croyant, chrétien catholique de surcroît, pensez-vous que ce soit le fruit de vos prières ?

K.M : Tout à fait. Je l’affirme pour deux raisons. Quand je suis arrivé au Petit Séminaire de Karubanda, à Butare, je n’avais aucune capacité musicale. J’étais juste un mélomane de musique sacrée. Pendant les messes quotidiennes au Séminaire, ma prière était : «Seigneur, fais de moi un grand compositeur, chanteur de ta louange ». Et les gens, dont ma mère et mes sœurs me disaient : « Si tu dis cette prière pendant que le Prêtre lève l’hostie en consécration, ta prière sera exaucée ». Je l’ai fait ainsi et voilà ! Il a répondu à mes supplications. La preuve, c’était qu’une année après mon entrée au Séminaire, mon répertoire comptait plus de 100 compositions liturgiques.

Je ne connaissais pas le Président de la République comme mélomane. Mais comme les autorités concernées par ma demande de bourse la jugeaient irrecevable, j’ai aussi beaucoup prié pour que Dieu intervienne et débloque ce dossier devenu "mission impossible "

En tant que croyant, j’ose affirmer que ce résultat positif était la conséquence spirituelle de mes prières. J’en ai conclu que c’était un clin d’œil de Dieu.

L.N.R :Ensuite…

K.M : J’étais inscrit à l’Académie de Musique et de Danse de Court Saint Etienne en Belgique. C’était une formation inférieure qui dure 6 ans. Arrivé là-bas, j’ai passé un test d’aptitude musicale et le Directeur, Monsieur Dominique Bodson a décidé de me mettre en dernière année. C’est après une année donc, que j’ai décidé de passer un examen d’entrée au Conservatoire Supérieur. J’ai choisi celui de Paris, en France. Je l’ai passé en trois options : le chant, l’orgue et le solfège et déchiffrage. J’ai réussi à 75%. J’ai donc commencé en 2004 et trois années plus tard, je suis en 3 ème et avant dernière année. Après la 4 ème, je serai détenteur du DFE (Diplôme de fin d’études), équivalent à la licence de l’enseignement classique. Après, un stage d’une année est conseillé.

L.N.R  : Paris est depuis de longues années, la plaque tournante des cultures et des musiques du monde. Des artistes des quatre coins du globe, en avez-vous rencontré quelques-uns dont vous êtes fan ?

K.M : (Il sourit). J’ai vraiment le plaisir de vous raconter l’immense bonheur que j’ai connu de rencontrer de grandes personnalités de la musique classique, comme Monsieur Myum Whung Chung d’origine coréenne, actuellement chef d’orchestre philarmonique de Radio de France. Madame Françoise Levechin qui est organiste et compositeur. Une des rares femmes organistes concertistes. J’ai également rencontré Andrea Boccelli, après un de ses concerts.

L.N.R :Quelles sont vos voix préférées dans le cercle restreint des "grandes voix" ?

K.M : Je les catégorise en deux parties. La classique, avec Luciano Pavarotti, Andréa Boccelli, Cécilia Bartholli, Placido Domingo. Ce sont de grands ténors ! Dans la variété moderne, il y a encore Andréa Boccelii, Céline Dion bien sûr et les gars d’Il Divo.

L.N.R  : En compositions, quels sont vos favoris ?

K.M : Mozart, évidemment ! Bach, le plus grand compositeur liturgique et Hendel.

L.N.R :Lequel est votre référence ?

K.M : Mozart. Non seulement pour ses œuvres, mais aussi pour sa vie artistique. On a pas mal de points communs. Avoir commencé très jeunes et en autodidactes. Etre libres dans ses compositions, etc.

L.N.R :Vous avez sans doutes de sérieux projets.

K.M : Je commence à faire parler des événements que j’organise pour la communauté rwandaise d’Europe, à savoir le concert "Laudate Dominum", concert de musique sacrée. Je le donne les 1ers Janvier de chaque année, depuis 2004.

C’est pour moi un évènement artistique mais aussi un moment de rencontre entre Rwandais à l’étranger. La musique sacrée, c’est le meilleur moyen, je crois, de réunir les Rwandais de la diaspora, puisqu’elle parle de Dieu et que la plupart de mes compatriotes sont croyants. Je me réjouis d’avoir déjà pu réunir plusieurs Rwandais qu’en fait tout divise, mais qui acceptent de se laisser porter par cette rencontre malgré leurs divergences. Au mois d’avril de chaque année, j’organise le « Requiem Aeternam ». C’est une grand messe-concert en mémoire de toutes les victimes du génocide de 1994. Je dois avouer que dans cet évènement, il y a moins de diversité dans l’assemblée des Rwandais que pour le 1 er Janvier. Mais que ce soit janvier ou avril, mes messages sont tous pour favoriser l’unité, la paix, l’amour du prochain, le pardon et la réconciliation. J’en profite pour passer le message chrétien. C’est un honneur pour moi de célébrer ces évènements, en compagnie de Monseigneur Léonard, Evêque de Namur qui lui-même, célèbre la messe d’avril. En avril dernier, nous avons eu la chance de célébrer le requiem en compagnie du Président de la Commission de l’Unité et Réconciliation, le Docteur Jean Baptiste Habyarimana qui a beaucoup apprécié ces initiatives.

L.N.R :Tout cela, à seulement 26 ans ?

K.M  : (Il sourit) Je pense que cela ne dépend pas du tout de l’âge. Des gens de tous âges, il y a deux types : le premier se sent concerné par ce qui se passe autour de soi, tandis que l’autre vit sans toutefois se préoccuper de la société. Je me sens redevable envers mon pays, je dois contribuer à son avancement. C’est à mon sens le devoir de tout Rwandais de faire chacun de son mieux et dans son domaine pour faire vivre un réel espoir d’un Rwanda plus heureux pour les générations à venir.

L.N.R  : N’êtes-vous pas précoce et trop sérieux ?

K.M : (Il éclate de rire) Je ne sais pas. J’essaie de faire ce qui me rend le plus heureux. A la fin de mes concerts, je découvre que certaines gens pensaient que je suis prêtre.

L.N.R :A quelle vocation vous sentez-vous appelé ? Célibat consacré ou mariage ?

K.M : J’ai beaucoup réfléchi et prié pour le savoir. Quand j’étais petit, je nourrissais un grand désir de devenir prêtre. En partant du Séminaire, j’ai pensé aussi à l’autre projet, celui de fonder une famille. Toutes ces deux vies me paraissent très intéressantes, pleines de bonheur. Toutefois, je crois que le plus important des deux options, le but, c’est Dieu (Amour et Paix). Pour l’instant, ce qui me tient le plus à cœur, c’est de lutter pour ces valeurs d’amour et de paix en tant qu’artiste.

Propos recueillis par Arnaud Nkusi

 


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